mardi 10 avril 2018

L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle. A propos du discours d'Emmanuel Macron aux Bernardins

"L'Etat chez lui, l'Eglise chez elle !" Par ce trait d’Hugo, que souvent me rappelle un ami poète azuréen, nous pourrions semble-t-il nous joindre aux hauts cris de ceux qui contestent au Président Macron le droit de s’être adressé, hier soir, à une assemblée réunie par les évêques de France.

Mais en réalité l’Etat est partout chez lui, comme il le montre par ailleurs, hasard du calendrier, en envoyant la maréchaussée dégager Notre-Dame-des-Landes qui, malgré son nom, n’est pas une chapelle. Et s’il est partout chez lui, il semble possible qu’il s’adresse à quiconque lui donne la parole, si tant est qu’il ait besoin d’une autorisation de la prendre...

Je vais tenter avec vous de reprendre les choses une à une, en chaussant les bonnes lunettes, celles de la laïcité, « notre » laïcité, et ses 3 piliers constitutionnels qu’il faut sans cesse rappeler, pour faire taire les fantasmes des antis : la neutralité de l’Etat, la liberté de conscience, l’égalité de tous devant la loi. Tâchons maintenant de relire les événements du 9 avril et le discours d’Emmanuel Macron à travers elles.

1/ Que diable allait-il faire aux Bernardins ?

En se rendant rue de Poissy, le Président a répondu à l’invitation de la conférence des évêques, dans le cadre d’une soirée où celle-ci réunissait quelques représentants de ses différentes œuvres, sous les voûtes d’un lieu jadis confisqué par la Révolution, racheté et restauré par l’argent des fidèles. Il n’est pas allé dans le chœur d’une église, accomplir quelconque rite, ni s’agenouiller devant une autorité spirituelle.

En effet, la "conférence des évêques" n'est pas l'Eglise. Cette institution n’a pas d’existence hiérarchique au sein de l’Eglise catholique. Elle est un collège des évêques, au service de l’Eglise catholique en France, voué en quelque sorte à l’animation du réseau des diocèses à travers l’organisation d’instances de réflexion et une représentation institutionnelle et médiatique.

Depuis 2002 (Gouvernement Jospin !) il existe par ailleurs une instance officielle de dialogue entre l’Eglise catholique en France et l’Etat. Elle réunit le Premier Ministre, les ministres concernés, le Nonce apostolique (ambassadeur du Saint-Siège), le Président, les vice-présidents et le Secrétaire général de la conférence des évêques.

Enfin, la "Grande soirée aux Bernardins"… lieu donc singulier, à l’histoire troublante… De monastère spolié à caserne de pompiers, en passant par prison ou grenier à sel, il devient en 2008 un lieu de culture et d’éducation après avoir été racheté et restauré par le diocèse de Paris en 2001. Il est un lieu de rencontres, et se prêtait sans doute bien à l’organisation de cette réception, organisée par la conférence des évêques en présence de nombreux invités (« Trois à quatre cents » invités y seront conviés, parmi lesquels le président de la République, des responsables politiques, des universitaires, des chefs d’entreprise, des personnalités de la culture et des médias mais également des personnes en situation de précarité ou âgées, « avec ceux qui les accompagnent, pour témoigner d’un lien qui est essentiel » disait Mgr Aupetit à la presse)

Tout sauf une cérémonie religieuse ou un concile, comme on a pu le lire… organisé « par l’Eglise ». Plutôt l’équivalent d’un dîner que d’autres institutions ne manquent pas d’organiser régulièrement en présence des plus hauts responsables politiques. Sans qu’on s’offusque. Mais on le sait, s'en prendre à l'Eglise reste un sport national que la vieille dame souffre sans broncher.

2/ Une affaire de "lien(s)"

Dès les premiers mots du Président les commentateurs s'enflamment. Au point que dans le concert des notifications sur Twitter on a perdu le fil du propos. L'essentiel des reproches vont donc se concentrer sur cette première phrase. S'ils avaient entendu le reste... Alors, qu’a donc dit ce bougre de Jupiter pour déclencher telle avanie ? « Le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer. » 

A l’évidence, cette affirmation remet en cause la séparation de 1905 : le lien ne peut être abimé puisqu’il n’existe plus ! Mais au fait, de quel lien s’agit-il ? Un lien hiérarchique ? Assurément non. Un lien politique ? économique ? institutionnel ? Non plus. Certes, il dit : « J'entends les recommandations que formulent les instances catholiques, les associations catholiques, mais là encore, certains principes énoncés par l'Eglise sont confrontés à des réalités contradictoires et complexes qui traversent les catholiques eux-mêmes ; tous les jours, tous les jours les mêmes associations catholiques et les prêtres accompagnent des familles monoparentales, des familles divorcées, des familles homosexuelles, des familles recourant à l'avortement, à la fécondation in vitro, à la PMA , des familles confrontées à l'état végétatif d'un des leurs, des familles où l’un croit et l'autre non, apportant dans la famille la déchirure des choix spirituels et moraux, et cela je le sais, c'est votre quotidien aussi. » Mais il précise plus loin : « C’est pourquoi en écoutant l’Eglise sur ces sujets, nous ne haussons pas les épaules. Nous écoutons une voix qui tire sa force du réel et sa clarté d’une pensée où la raison dialogue avec une conception transcendante de l’homme. Nous l’écoutons avec intérêt, avec respect et même nous pouvons faire nôtres nombre de ses points. Mais cette voix de l’Eglise, nous savons au fond vous et moi qu’elle ne peut être injonctive. »

Ainsi, la loi du 9 décembre est-elle respectée dans la lettre et l’esprit. L'Eglise peut bien élever la voix, la République est un ordre public fondé sur l'expression de la volonté générale, pas sur des certitudes nées d'une croyance.

Mais au fil du discours, on peut se risquer à penser qu’Emmanuel Macron évoque un tout autre lien, sinon plusieurs… et ses propos méritent attention.

Un lien d’abord historique. De Jeanne d’Arc au colonel Beltrame, des pères fondateurs de l’Union européenne aux inventeurs du syndicalisme, des tranchées de 14 aux maquis de 40, Emmanuel Macron rend hommage non pas à l’Eglise, mais aux croyants catholiques qui par leur engagement ont participé à la construction du pays, de la Nation, de la République.
"Si les catholiques ont voulu servir et grandir la France, s’ils ont accepté de mourir, ce n’est pas seulement au nom d’idéaux humanistes. Ce n’est pas au nom seulement d’une morale judéo-chrétienne sécularisée. C’est aussi parce qu’ils étaient portés par leur foi en Dieu et par leur pratique religieuse."

Un lien social ensuite. Abordant pêle-mêle la bioéthique, la pauvreté et les migrants, en écho aux témoins qui ont pris la parole avant lui, Emmanuel Macron va direct au cœur des tensions qui existent dans l’Eglise de France et qui ont donné lieu à la description de deux courants, fraternitaire et identitaire, aux frontières finalement assez floues et malcommodes à saisir. Même si elles recoupent parfois l’ancienne distinction entre les cathos de gauche et les versaillais, les progressistes et les tradis. 
"Nous ne pouvons plus, dans le monde tel qu’il va, nous satisfaire d’un progrès économique ou scientifique qui ne s’interroge pas sur son impact sur l’humanité et sur le monde. Or il n’est pas possible d’avancer sur cette voie sans croiser le chemin du catholicisme, qui depuis des siècles creuse patiemment ce questionnement… C’est la conciliation du droit et de l’humanité que nous tentons."

Un lien spirituel enfin. A mon avis la partie la plus suspecte aux yeux de ceux qui défendent corps et âme, euh non, corps à corps, la religion comme une aliénation et refusent aux croyants le droit de croire et d'être heureux.
"La part catholique de la France, c’est cette part qui dans l’horizon séculier instille tout de même la question intranquille du salut, que chacun, qu’il croie ou ne croie pas, interprétera à sa manière, mais dont chacun pressent qu’elle met en jeu sa vie entière, le sens de cette vie, la portée qu’on lui donne et la trace qu’elle laissera... Chacun a sa manière de le nommer, de le transformer, de le porter mais c’est tout à la fois la question du sens et de l’absolu dans nos sociétés, que l’incertitude du salut apporte à toutes les vies même les plus résolument matérielles comme un tremblé au sens pictural du terme, est une évidence."

Sur la partie historique et sociale, nous retrouvons nos débats séculaires sur l'héritage chrétien de la civilisation, sur le mal causé par les religions et les prêtres... Je laisse ces discours aux infatigables contempteurs habituels. C'est idéologie contre idéologie. Et de la France Insoumise au PCD, chacun y est allé de la sienne depuis hier.

Mais gageons que le trait sur le lien spirituel est l'objet de l'entame. En effet, voici ce qui est abîmé : « L’horizon du salut a totalement disparu de l’ordinaire des sociétés contemporaines, mais c’est un tort et l’on voit à bien à des signes qu’il demeure enfoui. » Et, en citant Ricoeur, d’appeler à fixer pour les hommes un idéal, une espérance : « Ainsi, l’Eglise n’est pas à mes yeux cette instance que trop souvent on caricature en gardienne des bonnes mœurs. Elle est cette source d’incertitude qui parcourt toute vie, et qui fait du dialogue, de la question, de la quête, le cœur même du sens, même parmi ceux qui ne croient pas. »

S'il fallait le démontrer, les propos d'Emmanuel Macron ne s'adresse pas à l'Eglise en tant qu'institution, mais bien à l'assemblée des croyants dont les invités des Bernardins illustraient la diversité. Une diversité qui interroge sur ce que sont vraiment les catholiques en France, quand la Manif Pour Tous semblait permettre de les situer comme un groupe soudé de bourgeois homophobes. Et c'est sans doute l'aspect le plus délicat du propos du Président. Derrière une adresse qui un moment fustige ceux qui ont un temps flatté l'électorat catholique : ils ont ainsi "fait le lit d’une vision communautariste contredisant la diversité et la vitalité de l’Eglise de France, mais aussi l’aspiration du catholicisme à l’universel – comme son nom l’indique – au profit d’une réduction catégorielle assez médiocre." Cette posture a certainement facilité le jugement des cathos comme une minorité défendant des acquis contraires au sens de l'histoire. Si vous voulez bien, nous en reparlerons plus tard...

La transcription du discours est disponible sur www.elysee.fr

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Marc Guidoni