lundi 12 novembre 2018

Voile intégral, religions et liberté


Vous avez sans doute entendu parler d’une décision du Comité des Droits de l’Homme des Nations Unies présentée partout comme un nouveau rebond de l’affaire Babyloup. Il y a quelques jours, la presse s’est de nouveau fait l’écho d’un autre rapport de l’institution onusienne, épinglant une nouvelle fois la France pour « atteinte à la liberté religieuse ».

Selon ces experts, l’interdiction du port du voile intégral et les limites possibles au port d’un signe religieux au travail conduisent la France à violer la liberté des croyants.

Nous pourrions balayer d’un revers de main les avis de ce Comité onusien. Ils ne représentent ni de véritables sanctions ni de réelles condamnations au sens où l’entendent ceux qui les ont obtenus. Les mesures visées ont par ailleurs donné lieu à des validations régulières, tant des juges nationaux que de la Cour Européenne des Droits de l’Homme. C’est solide.

A vrai dire, ces 2 avis posent d’autres questions. Dans un contexte international favorable aux libertés individuelles, il semble que des ennemis de la démocratie instrumentalisent à nos dépends notre culture des droits de l’Homme. L'enjeu ? Une forme de séparatisme, non pas régional mais idéologique.

Alors, l’interdiction du voile intégral est-elle réellement juste ? La laïcité est-elle une protection insuffisante contre le terrorisme ? Faut-il interdire le salafisme ? Reste-t-il une place pour la vision française de la démocratie républicaine, pour l’intérêt général, la responsabilité sociale et au-delà… le bien commun ?

A propos de la loi d’octobre 2010 sur la dissimulation du visage

La presse internationale parle, sans véritablement la saluer, de « décision historique contre la France ». Aux yeux des observateurs anglo-saxons, les constatations du Comité des Nations Unis anéantissent le principe de laïcité, notamment en ce qu’il aurait conduit au vote de la loi du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public. Or, cette loi n’est nullement fondée sur la laïcité. Ce que défend la loi par l’interdiction qu’elle édicte, c’est notre attachement à la Nation, à un modèle social fondé sur la dignité de la personne humaine…

« Nul ne peut, dans l'espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage ». Par cette proclamation assez solennelle, la loi entendait rappeler que la dissimulation volontaire et systématique du visage est tout simplement contraire aux exigences fondamentales du vivre ensemble, contraire à l’idéal de fraternité. Une telle pratique ne satisfait pas davantage à l'exigence minimale de civilité nécessaire à la relation sociale. Le législateur ne cache pas qu’il vise en particulier le voile intégral. Ainsi l’exposé des motifs de la loi (lire ici), défend-il que le voile intégral, « porté par les seules femmes » constitue une « atteinte à la dignité de la personne[et] va de pair avec la manifestation publique d'un refus ostensible de l'égalité entre les hommes et les femmes » ; « il ne s'agit pas seulement de la dignité de la personne ainsi recluse, mais également de celle des personnes qui partagent avec elle l'espace public et se voient traitées comme des personnes dont on doit se protéger par le refus de tout échange, même seulement visuel. »

Après, ne nions pas que cette loi est sans impact sur notre pratique de la liberté religieuse. En France, exprimer ses convictions, même religieuses, est libre, dans la mesure où leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. Dès lors, le vote de la loi de 2010 a pour conséquence il est vrai de limiter la liberté de porter le voile intégral. La liberté religieuse cède devant l’ordre public, car la laïcité garantit l’égalité de tous devant la loi, quelles que soient les convictions.

De ce fait, les juges européens ont reconnu cette interdiction générale (non exclusive du voile intégral) comme l’une des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou encore à la protection des droits et libertés d’autrui. Elle constitue ainsi une limite acceptable à une liberté individuelle. Depuis l’entrée en vigueur de la loi de 2010, 2000 femmes portant un niqab ont fait l’objet d’une contravention. Mais l’arrestation toute récente du braqueur en cavale Redouane Faid, caché sous un niqab, n’a pas manqué de faire sourire les spécialistes : cette exemple prouve qu’il n’est pas systématiquement question d’exercice de la liberté de religion !

La France, le voile intégral, la liberté de religion et la lutte contre le terrorisme

Beaucoup de gens demandent dans quelle mesure le Coran demande aux femmes de se voiler. Les interprétations des uns valent celles des autres. A notre niveau, ce qui importe, c’est de savoir et de bien mesurer que le port d’un voile intégral par les femmes est un marqueur de pratiques religieuses rigoristes, pratiques qui caractérisent les courants salafistes présents en France. Et ces mouvements eux-mêmes ne sont pas unifiés.

Les spécialistes distinguent 3 formes de salafisme. D’abord l’approche « piétiste » (ou salafisme quiétiste), dont les adeptes demandent a priori à vivre pacifiquement en France selon les préceptes de leur religion. Ces personnes sont souvent tancées et instrumentalisées par un deuxième courant connu à travers les « Frères musulmans » qui recherchent le pouvoir par les voies démocratiques. Très revendicatif, notamment contre la laïcité présentée comme principe antimusulman, ce courant politique est à l’origine de nombreuses actions en justice pour discrimination. Leurs victoires contre des mesures considérées comme discriminant les musulmans (burkini, menus à la cantine et autres) nous sont bien connues. Enfin, il existe un salafisme révolutionnaire, qui entend lui prendre le pouvoir et imposer la Charia à n’importe quel prix, je vous laisse faire le lien, il ne s’exprime pas dans les urnes.

Le port du voile, et du voile intégral, justifié au nom de la liberté religieuse donne à voir, parmi d’autres revendications, le poids de ces courants dans les villes françaises. De fait, bien que souvent mal comprise, la laïcité permet de manifester librement sa religion. Les salafistes utilisent cette liberté pour interroger notre modèle social et provoquer des discriminations qui renforcent leurs droits. C’est ainsi qu’a été saisi le Comité des Nations Unies. Des voix s’élèvent alors pour limiter non pas les pratiques rigoristes de ce mouvement, mais directement d’interdire le salafisme pour ce qu’il est. C’est dans ce but que l’on parle de réforme de la laïcité. Or la laïcité est d’abord une liberté…

En effet, il est dans l’état du droit impossible d’intervenir sans constater des infractions ou au minimum des troubles à l’ordre public. La liberté de culte est première. Il n’y a possibilité d’action pour l’Etat que lorsque le trouble à l’ordre public est avéré, ou que des actions relevant d’infractions pénales sont constatées. Ainsi peut-on verbaliser les femmes portant le niqab, ou encore fermer des lieux de cultes recevant des prédicateurs extrémistes, eux-mêmes expulsés s’ils étaient étrangers. Succédant à l’état d’urgence, la loi SILT a ajouté quelques mesures de police administrative qui confortent ces pratiques (cf. aussi fermeture récente mosquée de Grande-Synthe confirmée par le Tribunal Administratif). Mais pas interdire un groupe religieux.

De la pratique complexe de la liberté

En France, la liberté se définit comme une responsabilité sociale : elle consiste en un pouvoir d’agir limité par, en quelque sorte, la conscience de l’autre. Face à la liberté individuelle, la République proclame que la liberté est de faire ce qui ne nuit pas à autrui. La loi ne peut ainsi interdire que ce qui nuit. Et on est libre ainsi, si l’on applique la loi, cadre de vie donné au peuple par le peuple.

La loi de 2010 interdisant la burqa est ainsi fidèle à cette vision de la liberté. On ne peut pas faire ce qu’on veut dans notre République, au mépris de toute convenance sociale et du respect des autres. Limiter une liberté individuelle est possible, au nom de notre « ordre public », cette notion juridique qui caractérise une vie sociale paisible et sereine.

Dans les pays anglo-saxons, c’est la liberté individuelle qui prime. Avec des conséquences pratiques très différentes : campagnes publicitaires où le voile est porté dès le plus jeune âge, dans les pratiques sportives, au travail…

Dans les pays autoritaires, que l’on retrouve parmi les défenseurs de la liberté religieuse, être libre signifie pourtant aussi appliquer la loi… à la seule différence qu’elle n’est pas le produit d’un geste démocratique, mais qu’elle s’impose à tous car venue de Dieu, ou proclamée par des hommes qui se prétendent inspirés par Dieu.

C’est de ce point de vue-là le message même des fondamentalistes religieux. Pour eux, la République elle-même est en quelque sorte le grand Satan : elle conduit à attribuer au peuple un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu, faisant de toute personne acceptant la situation un horrible associateur, coupable selon le Coran du plus grave des crimes. Ainsi se justifie de fuir la France pour vivre dans un pays musulman, ou de prendre les armes.

Alors c’est vrai, la laïcité, en ce qu’elle permet d’abord d’exprimer librement ses convictions religieuses, apparaît comme un principe faible face à la menace que représente finalement cet absolutisme de la liberté. Et ceux qui la défendent, comme moi, sont souvent qualifiés de doux dingues. Mais ceux-là se trompent. Ce n’est finalement pas la laïcité qui est le principe le plus menacé dans l’histoire. Ce qui est menacé, c’est la liberté, la démocratie, l’intérêt général… et à travers eux notre conception même de la vie sociale, au-delà de l’expression des convictions religieuses. Mais pour ça, encore faut-il que la République s’honore de compter, parmi ses citoyens, des femmes et des hommes qui pensent que leur vie a plus de valeur que le temps qu’ils ou elles passent sur cette terre. Ces personnes ont en commun d’être croyants, et ils ont, aujourd’hui comme hier, un rôle important à jouer pour sauvegarder l’essentiel.

mercredi 31 octobre 2018

Laïcité : tout est bon dans le cochon !

Tout est bon dans le cochon. Vieille rengaine, peut compatible avec les prescriptions bibliques ou coraniques disant aux croyants concernés qu'ils doivent avoir cet animal en horreur.

Enfin, ce qui est bon surtout, c’est de rappeler les essentiels dans ce combat que mènent plusieurs élus de tous bords contre l’offre de choix à la cantine… la seule qui permet à tous les enfants de la République de se réunir autour du repas de leur journée d’école.

La restauration scolaire est un service public facultatif

Les deux dernières décisions de la Cour administrative d’appel de Lyon le rappelle, la restauration scolaire relève bien de la catégorie des services publics facultatifs.

En conséquence, il est vrai que le Conseil Municipal est libre de créer, d’organiser selon ses moyens, voire de supprimer la restauration scolaire. Il s’agit bel et bien d’un choix politique, porté par une majorité municipale en réponse à un intérêt public local.

Mais la décision relative à la fin du substitut au produit porcin dans les cantines de Chalons sur Saône précise : 
Et c’est ainsi que le dispositif de la décision permet de conclure que c’est sans raison valable que la commune a fait évoluer les modalités pratiques de la cantine, et qu’il y a matière à illégalité. Le fondement de la délibération (la laïcité et la neutralité) constitue aux yeux des juges une véritable erreur de droit.

Est-ce à dire qu’un autre motif pourrait être légal ? On pense à l’argument massue du maire de Chalon, Gilles Platret, qui considère soit à bon droit soit de manière abusive, que demander qui mange quoi lors de l’inscription à la cantine conduit à établir des fichiers ethniques ou religieux, ferments de discriminations graves et interdits de longue date. A suivre... la décision ouvrant la porte, avant même un recours devant le Conseil d'Etat, à la prise d'une nouvelle délibération sur un motif différent.

Est-il vraiment question de laïcité dans l'assiette ?

Dans le cadre de stages que j’anime sur le sujet dans toute la France, j’ai plaisir à voir et entendre que la question fondamentale que pose la restauration scolaire se situe sur le plan de la qualité et de la quantité des produits présentés aux enfants. Quelle que soit la formule choisie, la préoccupation des acteurs de ce terrain est que les enfants recouvrent leurs forces en mangeant à leur faim des choses qui leur conviennent. Ce qui est rare, entraînant un gaspillage alimentaire difficile à réguler. De leurs témoignages concordants, le problème n’est pas directement lié au porc qui ne serait pas consommé.

Il reste que les demandes de type confessionnel existent, et que des parents interdisent à leurs enfants de manger du porc, sinon de la viande en général. Alors d’autres discours me sont tenus : faut-il servir tous les enfants, même lorsque l’on sait que le produit contient du porc et que les enfants concernés n’en mangeront pas ? Que faire lorsque le menu propose raviolis ou lasagnes ? Comment réagir face aux parents qui passent de l’incompréhension à la colère ? Le maire tient absolument que les enfants soient mélangés à table : le fait d’avoir une liste d’enfants mangeant sans porc nous rend-il responsable s’ils consomment, même en cachette, un produit en contenant ?

Qu’il serait commode que la laïcité permette de régler ces problèmes. En fait, elle le permet, mais pas dans le sens que l’on croit. En effet, s’applique aux restaurants scolaires rien de plus que la « Charte de la laïcité dans les services publics » qui assure aux usagers un accueil respectueux de chacun et de ses convictions.

Vous me ferez au moins deux objections :
- il y est écrit que les usagers s’abstiennent de tout prosélytisme. Manger selon son culte peut-il être considéré comme tel ? Assurément non, manger selon son culte ne constitue pas un acte réalisé dans le but de recruter des adeptes pour sa cause.
- On y trouve aussi : les usagers ne peuvent exiger une adaptation du fonctionnement du service public. Oui, mais la phrase suivante est à considérer : Le service s’efforce de prendre en considération les convictions de ses usagers dans le respect des règles auquel il est soumis et de son bon fonctionnement.

Le principe de laïcité pas plus que celui de neutralité ne font donc obstacle à une adaptation des menus pour assurer un accueil favorable aux usagers, qu’elles que soient leurs convictions. L’offre de choix, qui permet à chaque enfant de se procurer les aliments selon son goût ou ses convictions est donc le meilleur système, et vu le poids des poubelles en fin de service, mérite l’attention des gestionnaires qui l’ont écarté d’emblée pour motifs budgétaires.

Ajoutons pour être complet que, bien évidemment, l’offre de choix ne signifie pas fournir de la nourriture ritualisée au mépris de l’interdiction historique et souveraine de financer les cultes. Ce serait là, pour le compte, une véritable entorse au principe de neutralité ; et il n’est guère laïque (respectueux) de proposer à tout convive une viande selon le rite de quelques-uns.

C’est ainsi que, le même jour et dans une autre affaire (Commune de Volgans, Savoir) la Cour de Lyon va, en rejettant le recours formé par un usager contre l’offre de choix offerte aux enfants de la cantine, conclure que :
« 3. Les principes de laïcité et de neutralité auxquels est soumis le service public ne font, par eux-mêmes, pas obstacle à ce que, en l'absence de nécessité se rapportant à son organisation ou son fonctionnement, les usagers du service public facultatif de la restauration scolaire se voient offrir un choix leur permettant de bénéficier d'un menu équilibré sans avoir à consommer des aliments proscrits par leurs convictions religieuses ou philosophiques. C'est donc à bon droit que le tribunal administratif de Grenoble a retenu qu'en ce qu'elles permettent un tel choix à ses usagers, les modalités de fonctionnement du service de la restauration scolaire instituées à Voglans ne méconnaissent ni les dispositions des articles 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et 1er de la Constitution, ni celles des articles 1er et 2 de la loi du 9 décembre 1905 ni, enfin, les stipulations de l'article 14 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales. »

Et si donner à manger aux enfants encourageait le communautarisme ?


Nous changeons de cadre, mais il convient d’en parler. Notre pays traumatisé par la dernière vague d’attentats est toujours menacé par une dérive violente de fanatiques empruntant les chemins de l’Islam. Que ce soit bien clair, il ne faut leur céder aucun pouce de terrain.

Mais les victoires judiciaires remportées contre des décisions hâtives de majorités municipales parfois de bonne foi, parfois vindicatives (notamment burkini et menus sans porc), ces victoires que nous commentons ici, elles le sont par des associations proches des mouvances salafistes politiques (type « Frères musulmans »). Alors je pose la question : ces décisions ne reviennent-elles pas à donner du crédit à ceux qui, par Internet ou dans les snacks hallal, promettent monts et merveilles à quelques jeunes s’ils prennent les armes contre nous parce qu’ici, notre démocratie et nos lois font de leurs frères des victimes au mieux, ou au pire des apostats ?

Il est temps de changer de discours et de lieux pour lutter contre la violence et le terrorisme. Et ça, ça ne se joue pas dans l’assiette de nos enfants !

Bref, tout est bon dans le cochon, mais le meilleur, ça reste la polémique politicienne… jusqu’à quand ?

illustration by Ajipebriana / Freepik

mercredi 19 septembre 2018

Faut-il être pour le Service National Universel ?

Après des commentaires multiples dans la presse, c'est dans le silence de l'été que l'Elysée peaufine son projet majeur pour la Jeunesse : la réconciliation des jeunes et de la République à travers une période intense de vie collective et de formation citoyenne.

Ce projet a pour nom "Service national universel", et une série de problèmes pratiques (logement, transport...) à résoudre pour voir le jour. Mais peu importe, le service national jadis supprimé sera rétabli, et il sera universel, quand le service militaire touchait au plus haut 67 % d'une classe d'âges et seulement les garçons. Si vous voulez contribuer à sa mise en oeuvre, vous pouvez participer à une large consultation en ligne lancée par le Gouvernement (Le Service National Universel se crée avec vous, donnez nous votre avis)

Rappel du contexte

La « conscription » et le service militaire font partie de la mémoire collective, avec désormais une image plutôt positive, celle d’un « soldat-citoyen », et les armées ont, elles aussi, plus globalement un a priori favorable dans l’opinion. Cela tranche largement avec l’image du « bidasse », peu valorisante, qui mettait en avant le peu d’intérêt de ces mois qu’une partie des jeunes hommes de notre pays (65 % environ) passaient « sous les drapeaux ».

Quant à l’idée d’un service civil, assez floue après la suspension du service national en 2001, elle sera concrétisée en 2010 par le Service Civique, dans un contexte déjà marqué par le questionnement de la cohésion nationale, à partir des événements qui ont suivi le décès de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois. D’autres dispositifs seront créés, impliquant l’Education nationale et la Défense, comme les Cadets de la Défense, les classes Défense et Sécurité, ou encore service militaire adapté ou volontaire. Avec l’EPIDE (initialement « Défense Deuxième Chance »), les armées, composées désormais de professionnels du combat, s’affirment paradoxalement plus encore comme un partenaire de l’action sociale.

Aujourd’hui, le Service Civique est un succès. Dispositif d’engagement volontaire, il répond à ce jour aux aspirations des jeunes (défendre une cause, se rendre utile, s’engager au service des autres tout en se préparant à la vie active), toujours plus nombreux à le réaliser (les objectifs sont fixés 150 000 jeunes par an). L’idée de le rendre universel (90 % des 16-25 ans se disent enthousiastes à l’évocation du service civique et en ont une bonne image) est très souvent évoquée. Il est néanmoins contesté, en raison de pratiques très inégales dans les organismes d’accueil (substitution d’emplois, manque d’encadrement, moyens insuffisants pour réaliser les projets…).

Engagement de campagne du candidat Macron, le projet de Service National Universel dont les contours étaient flous semble devoir se concrétiser rapidement autour d’objectifs de mixité sociale et d’engagement de tous les jeunes français dans des actions d’intérêt général.
Ce service national universel, encadré par les armées et la Gendarmerie nationale, s’adressera aux jeunes femmes et hommes aptes de toute une classe d’âge. Au travers d’une expérience directe de la vie militaire, chaque jeune français ira ainsi à la rencontre de ses concitoyens, fera l’expérience de la mixité sociale et de la cohésion républicaine durant un mois. (Emmanuel Macron, 18 mars 2017)

Cette promesse électorale s’explique entre autres par le constat, dans les sondages d’opinion, d’une large majorité en faveur d’un service militaire obligatoire. 85,6 % des sondés par l’IFOP en 2016 pensent ainsi que les valeurs prônées pendant ce service serait bénéfiques aux jeunes. Autant pensent nécessaire pour la société française de disposer d’un outil d’intégration puissant qui pourrait, outre un brassage des différents milieux sociaux, assurer une transmission des valeurs républicaines et renforcer la cohésion nationale. (éléments rapportés par Bénédicte Chéron, historienne et enseignante à l’ICP, dans la note de recherche de l’IRSEM - Ecole Militaire n° 53 d’avril 2018).
L’actualité

Depuis les élections présidentielles, plusieurs hypothèses ont été avancées pour la mise en place du Service National Universel. Des objections de tous ordres ont été opposées, notamment économiques, mais rien ne semble aujourd’hui pouvoir s’opposer à la mise en œuvre d’un large dispositif d’engagement obligatoire, pratiquement dessiné dans les conclusions du rapport rendu le 26 avril dernier par le Groupe de Travail SNU désigné par l’exécutif et confié au général Ménaouine. Les premières expérimentations sont annoncées pour 2019.

Juliette Méadel, ancienne ministre, membre du groupe de travail sur le Service National Universel, évoquait ce rapport sur France Inter en présentant le projet comme une véritable révolution et qu’ainsi avec le SNU c’est toute la société, les jeunes bien sûr mais aussi leurs parents, grands-parents, leurs frères et sœurs et qui va se mettre en mouvement : envoyer quelques mois des jeunes au service d'autrui pour une mission d'intérêt général avec à cœur d'être utiles de donner un sens à sa vie à son engagement oui, c'est un projet de société (sic).

La presse s’est fait par ailleurs écho de la volonté du Président de la République de consulter cet automne les jeunes français sur le dispositif, à travers les associations, les syndicats d’étudiants et de lycéens, et peut-être d’autres canaux (consultation massive en ligne ?). Ces consultations ont été lancées par le Premier Ministre Edouard Philippe, en Avignon, il y a quelques jours (https://www.ledauphine.com/vaucluse/2018/09/14/edouard-philippe-a-avignon-son-discours-les-reactions-des-jeunes).

Ce que nous savons du dispositif envisagé

Le but du Service National Universel :
Permettre à la jeunesse d’acquérir les éléments essentiels pour un civisme actif au sein d’une société qui perçoit les menaces et les dangers pesant sur elle, et lui proposer des possibilités d’engagements lui permettant de déployer des talents à des fins d’altruisme et de solidarité. (GT SNU)

En pratique, le SNU doit :
- Etre l’occasion pour une classe d’âge entière de rencontrer et de partager la vie de personnes du même âge que des trajectoires sociales individuelles ne permettraient sans doute pas de se côtoyer ;
- Permettre de confier à chaque jeune une responsabilité et de le reconnaître capable de l’exercer alors même que l’échec scolaire ou sociale a déjà pu frapper ;
- Assurer l’adhésion à un projet collectif et favoriser le lien social ;
- Préciser des choix d’orientation par la découverte de milieux professionnels.

Les objectifs annoncés du projet :
1. Permettre la cohésion sociale et nationale (mélange des sexes, des origines sociales et géographiques, des cultures, des mœurs) en faisant se rencontrer une génération à l ‘âge où elle acquiert les principaux repères qui vont structurer sa vie sociale ;
2. Prendre conscience des enjeux de la défense et de la sécurité nationale et déterminer le rôle que chacun peut y jouer ;
3. Affirmer les valeurs de solidarité pour provoquer une implication personnelle au service d’autrui et de la communauté nationale ;
4. Donner à chacun une fierté, le sentiment d’une utilité propre dans un rôle à jouer pour construire l’avenir.

On observera que ces objectifs sont présentés comme complémentaires au « parcours citoyen » qu’est devenu l’éducation civique scolaire, et qu’il est difficile de ne pas y discerner une forme de constat d’échec de l’Education nationale dans sa capacité à développer une forme de culture républicaine, tant sur le plan des valeurs de référence que sur le brassage des populations.

Le déroulement :
Le SNU se présente comme la fin du « parcours citoyen » proposé à l’école et au collège (programme d’EMC – enseignement moral et civique) dont le but est, rappelons-le, d’associer dans un même mouvement la formation du futur citoyen et la formation de sa raison critique, l’élève acquérant ainsi une conscience morale lui permettant de comprendre, de respecter et de partager les valeurs humanistes de solidarité, de respect et de responsabilité (source Eduscol).

Le SNU se déroulerait en 2 phases majeures :
1. Temps de cohésion et de projet collectif (obligatoire)
2. L’engagement volontaire

Le temps de cohésion et d’engagement est conçu comme un stage résidentiel d’au moins 12 jours sans retour au domicile, suivi immédiatement ou brièvement différé d’un temps d’action collective. Cette étape se déroulerait dans l’année suivant la 3ème, sur les congés scolaires (sauf vacances de Noël et mois d’août). Son contenu ressemble à une journée défense et citoyenneté étendue (bilan de santé, bilan de compétences simplifié, présentation des forces armées, cybersécurité…) émaillée de moments de cohésion (activités de groupe, sportives ou non). A l’issue les jeunes participeraient à une période de préparation à l’engagement (soit de type préparation militaire, soit à travers la réalisation d’un projet collectif par exemple dans le cadre scolaire ou des collectivités territoriales).

5 modules sont envisagés :
- Développement personnel (de la détection de l’illettrisme à des entretiens d’orientation professionnelle en passant par la mise à niveau informatique)
- Résilience (secourisme, mises en situation de groupe, effort physique…)
- Droits et devoirs dans la République (présentation du monde de la justice, sécurité routière…)
- Esprit de défense (risques et menaces, rencontre avec des unités militaires, opex)
- Préparer l’engagement (présentation de la phase 2 et thématiques d’engagement)

La participation à cette première phase serait sanctionnée par un titre, remis lors d’une cérémonie solennelle, qui pourrait être ultérieurement exigé pour passer le code ou accéder à certains examens.

Le temps d’engagement volontaire, ouvert de 18 à 25 ans, pourrait prendre 2 formes, l’une militaire (ou dans la sécurité publique), l’autre civile (inspirée du service civique actuel) sur des thématiques identifiées (aide à la personne, environnement, culture et mémoire, éducation). Des associations agrées seraient mises en réseau pour accueillir les appelés.

Durant l’ensemble des phases du SNU, le jeune appelé aurait qualité de « collaborateur occasionnel du service public », avec des conséquences précises en terme d’application du principe de laïcité (neutralité).

L’encadrement :
Le projet qui se dégage devra assurer l’accueil de 800 000 à 900 000 jeunes appelés, durant des périodes étalées sur une année scolaire, et notamment une quinzaine de jours en résidentiel.
A terme, la volonté est de voir l’encadrement des jeunes assuré par des personnes issues elles-mêmes du dispositif (une forme de « réservistes du service national ») ; d’ici-là, la question reste entière (militaires, pompiers, secouristes, réservistes… ?). Dans tous les cas, les armées assureraient la formation de ces cadres, au titre de son expérience et de ses méthodes reconnues de conduite de groupe, d’exercice de l’autorité, de gestion des conflits et des situations à risque. Cette formation conduirait à la délivrance d’un brevet de qualification reconnu par ailleurs.

Le déploiement envisagé
Un premier appel de jeunes pourrait avoir lieu dès 2019. Le GT SNU envisage toutefois un développement de 7 ans pour permettre la mise en œuvre totale du programme.

photo : The Mud Day, ASO

mardi 7 août 2018

Service national universel : devenir des adultes exemplaires

Qui s'opposerait à une initiative mobilisant les jeunes et les invitants à bâtir une société plus juste et plus fraternelle ? Cette ardente incitation à contribuer au bien commun ne devrait alors rencontrer que l'enthousiasme ! Et pourtant...

Il faut dire que le "Service national universel" qui se dessine selon le vœu du Président Macron ressemble bien peu à un tel programme. Court internat encadré par des militaires, il s'apparente à une expérience psychosociale qui consiste à contraindre des collectifs d'adolescents très divers à se rencontrer et à s'aimer, au nom de l'intérêt national.

Outre les intérêts des uns et des autres, les stratégies d'évitement, les possibles questions économiques ou logistiques, je vois encore au moins 3 questions majeures à propos desquelles je n'ai rien lu encore.

1/ Confier "l'éducation à l'engagement" aux armées françaises me paraît faire entrer la jeunesse dans "une logique de défense" qui renforce le sentiment de rapports sociaux fondés non pas sur la coopération mais sur l'opposition agresseur / agressé. Si le sage antique nous invitait "si vis pacem, para bellum", il me paraît (naïvement) impossible de construire une véritable culture de paix en actant la violence comme principe de vie sociale.

2/ Sans doute par égard envers les enseignants, le projet n'assume pas l'échec de l'école à "fabriquer des citoyens" et à rendre évidente la fraternité comme principe de vie sociale. Il faut dire qu'éduquer à la citoyenneté dans le système scolaire est une gageure : rien n'est moins démocratique que l'école, et que dire de la cour de récréation, creuset des violences sociales du monde adulte malgré tous les ABC ou autres programmes.

3/ Devenir citoyen c'est grandir, grandir c'est devenir adulte, au sens social, attiré par l'exemple de prédécesseurs qui agissent en personnes responsables. Le triste spectacle de notre société individualiste qui se choisit comme héros les menteurs et les tricheurs plutôt que les honnêtes citoyens permet-il de donner un tel horizon ? Tant que la fraude fiscale fera plus envie que la contribution aux financements des services publics, pourra-t-on convaincre de l'intérêt de vivre ensemble ?

Attention tout de même. Malgré ce dernier point, des jeunes s'engagent tous les jours, gratuitement, dans le monde associatif, syndical ou politique (bénévolat, service civique...). Pour ceux-là, l'association (sportive, culturelle, éducative...) offre un cadre pour une action qui permet l'épanouissement personnel, la construction de compétences mais aussi l’ouverture sur le monde. Toujours plus nombreux (aujourd'hui 21 % des 18-28 ans), ils expriment l'idéal de beaucoup d'entre eux : contribuer à transformer le monde pour le rendre un peu meilleur.

Le service national universel donnera-t-il à ceux qui n'osent pas s'engager le goût de l'intérêt général ? Dans la formule dessinée dans les médias par les échos de différents rapports j'en doute. Tout juste risque-t-elle de déclencher un mouvement d'opposition générale, qui donnera crédit à ceux qui n'ont pas confiance en la jeunesse de notre pays et la livrera en pâture à des groupuscules qui n'ont pour la République qu'une amitié procédurale et auront tôt fait d'en fouler aux pieds les valeurs que l'on aura prétendu restaurer.

Avant d'ouvrir une usine à gaz pour les autres, prenons nous-mêmes l'engagement solennel de devenir de meilleurs adultes, pour la justice sociale et la dignité humaine.

Si le sujet vous passionne, vous pouvez consulter notamment :
Les rapports officiels
- Rapport parlementaire http://www.assemblee-nationale.fr/15/pdf/rap-info/i0667.pdf 

Les prises de position des acteurs du secteur "animation" :

L'opinion d'un observateur de la Défense nationale, l'ancien colonel Michel Goya, pas tendre toutefois avec les colonies de vacances : https://lavoiedelepee.blogspot.com/2018/08/en-avant-doute-ou-comment-reinventer.html?m=1

L'émission "Le débat de midi" du 3 août dernier sur France Inter : https://www.franceinter.fr/emissions/le-debat-de-midi/le-debat-de-midi-03-aout-2018

Illustration : Deligne - La Croix janvier 2015

mardi 10 juillet 2018

Laïcité : se former, c'est mieux pour en parler !

Le 24 septembre débute la seconde session du MOOC "Les clés de la laïcité" que j'ai le plaisir d'animer parmi une belle équipe de spécialistes pour le CNFPT. Vous pouvez vous inscrire dès à présent pour suivre le cours et participer aux échanges (par ici). Si vous pensez que c'est inutile, testez-vous avec le questionnaire ci-dessous, et on en reparle !

mercredi 30 mai 2018

La laïcité fait-elle de l'Etat l'ennemi des religions ?

J’ai eu le plaisir, il y a quelques jours de faire un tour en Moselle, pays de Concordat, et à l’invitation d’une association de jeunesse catholique (lire ici). Vous savez mes repères, aussi me suis-je éloigné de la neutralité liée habituellement à mon cadre d’intervention, pour interroger mes propres discours à travers des arrière-pensées que j’ai prêté aux fidèles. Voici le conducteur de cette intervention, dont je me suis maintes fois éloigné…

La laïcité fait-elle de l’Etat l’ennemi des religions ?

Quelle drôle de question ! Ou plutôt ; comment ai-je pu me laisser convaincre de venir à Metz répondre à cette question, dans une plage horaire assez large pour être apostrophé, interpellé, voire contredit, sinon détesté. Et je me suis rappelé que, bien que juriste et aimant apporter des réponses aux questions que l’on me pose, le contexte de notre rencontre pouvait me permettre de répondre à la question-titre par une autre question. Sinon plusieurs.

Par conséquent, je me suis livré à un autre exercice, entre philosophie et sociologie, en me demandant pourquoi lorsque je bafouillais une liste de titres des plus classiques aux plus incongrus, c’est celui-ci qui retint l’attention des organisateurs. Je vais donc questionner la question : pourquoi peut-on se demander, dans la France aujourd’hui, si l’Etat est l’ennemi des religions ? Qui plus est dans un territoire concordataire, et dans un contexte catholique. Notez que, si vous êtes si nombreux ce soir, c’est que cette question est valablement posée.

Alors, qui sait, au risque d’énoncer quelques banalités ou de provoquer vos questions, en avant… honorons la gentille invitation de Frat’57, et tentons de répondre à la question-titre, avec ferveur et application.