mercredi 19 septembre 2018

Faut-il être pour le Service National Universel ?

Après des commentaires multiples dans la presse, c'est dans le silence de l'été que l'Elysée peaufine son projet majeur pour la Jeunesse : la réconciliation des jeunes et de la République à travers une période intense de vie collective et de formation citoyenne.

Ce projet a pour nom "Service national universel", et une série de problèmes pratiques (logement, transport...) à résoudre pour voir le jour. Mais peu importe, le service national jadis supprimé sera rétabli, et il sera universel, quand le service militaire touchait au plus haut 67 % d'une classe d'âges et seulement les garçons. Si vous voulez contribuer à sa mise en oeuvre, vous pouvez participer à une large consultation en ligne lancée par le Gouvernement (Le Service National Universel se crée avec vous, donnez nous votre avis)

Rappel du contexte

La « conscription » et le service militaire font partie de la mémoire collective, avec désormais une image plutôt positive, celle d’un « soldat-citoyen », et les armées ont, elles aussi, plus globalement un a priori favorable dans l’opinion. Cela tranche largement avec l’image du « bidasse », peu valorisante, qui mettait en avant le peu d’intérêt de ces mois qu’une partie des jeunes hommes de notre pays (65 % environ) passaient « sous les drapeaux ».

Quant à l’idée d’un service civil, assez floue après la suspension du service national en 2001, elle sera concrétisée en 2010 par le Service Civique, dans un contexte déjà marqué par le questionnement de la cohésion nationale, à partir des événements qui ont suivi le décès de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois. D’autres dispositifs seront créés, impliquant l’Education nationale et la Défense, comme les Cadets de la Défense, les classes Défense et Sécurité, ou encore service militaire adapté ou volontaire. Avec l’EPIDE (initialement « Défense Deuxième Chance »), les armées, composées désormais de professionnels du combat, s’affirment paradoxalement plus encore comme un partenaire de l’action sociale.

Aujourd’hui, le Service Civique est un succès. Dispositif d’engagement volontaire, il répond à ce jour aux aspirations des jeunes (défendre une cause, se rendre utile, s’engager au service des autres tout en se préparant à la vie active), toujours plus nombreux à le réaliser (les objectifs sont fixés 150 000 jeunes par an). L’idée de le rendre universel (90 % des 16-25 ans se disent enthousiastes à l’évocation du service civique et en ont une bonne image) est très souvent évoquée. Il est néanmoins contesté, en raison de pratiques très inégales dans les organismes d’accueil (substitution d’emplois, manque d’encadrement, moyens insuffisants pour réaliser les projets…).

Engagement de campagne du candidat Macron, le projet de Service National Universel dont les contours étaient flous semble devoir se concrétiser rapidement autour d’objectifs de mixité sociale et d’engagement de tous les jeunes français dans des actions d’intérêt général.
Ce service national universel, encadré par les armées et la Gendarmerie nationale, s’adressera aux jeunes femmes et hommes aptes de toute une classe d’âge. Au travers d’une expérience directe de la vie militaire, chaque jeune français ira ainsi à la rencontre de ses concitoyens, fera l’expérience de la mixité sociale et de la cohésion républicaine durant un mois. (Emmanuel Macron, 18 mars 2017)

Cette promesse électorale s’explique entre autres par le constat, dans les sondages d’opinion, d’une large majorité en faveur d’un service militaire obligatoire. 85,6 % des sondés par l’IFOP en 2016 pensent ainsi que les valeurs prônées pendant ce service serait bénéfiques aux jeunes. Autant pensent nécessaire pour la société française de disposer d’un outil d’intégration puissant qui pourrait, outre un brassage des différents milieux sociaux, assurer une transmission des valeurs républicaines et renforcer la cohésion nationale. (éléments rapportés par Bénédicte Chéron, historienne et enseignante à l’ICP, dans la note de recherche de l’IRSEM - Ecole Militaire n° 53 d’avril 2018).
L’actualité

Depuis les élections présidentielles, plusieurs hypothèses ont été avancées pour la mise en place du Service National Universel. Des objections de tous ordres ont été opposées, notamment économiques, mais rien ne semble aujourd’hui pouvoir s’opposer à la mise en œuvre d’un large dispositif d’engagement obligatoire, pratiquement dessiné dans les conclusions du rapport rendu le 26 avril dernier par le Groupe de Travail SNU désigné par l’exécutif et confié au général Ménaouine. Les premières expérimentations sont annoncées pour 2019.

Juliette Méadel, ancienne ministre, membre du groupe de travail sur le Service National Universel, évoquait ce rapport sur France Inter en présentant le projet comme une véritable révolution et qu’ainsi avec le SNU c’est toute la société, les jeunes bien sûr mais aussi leurs parents, grands-parents, leurs frères et sœurs et qui va se mettre en mouvement : envoyer quelques mois des jeunes au service d'autrui pour une mission d'intérêt général avec à cœur d'être utiles de donner un sens à sa vie à son engagement oui, c'est un projet de société (sic).

La presse s’est fait par ailleurs écho de la volonté du Président de la République de consulter cet automne les jeunes français sur le dispositif, à travers les associations, les syndicats d’étudiants et de lycéens, et peut-être d’autres canaux (consultation massive en ligne ?). Ces consultations ont été lancées par le Premier Ministre Edouard Philippe, en Avignon, il y a quelques jours (https://www.ledauphine.com/vaucluse/2018/09/14/edouard-philippe-a-avignon-son-discours-les-reactions-des-jeunes).

Ce que nous savons du dispositif envisagé

Le but du Service National Universel :
Permettre à la jeunesse d’acquérir les éléments essentiels pour un civisme actif au sein d’une société qui perçoit les menaces et les dangers pesant sur elle, et lui proposer des possibilités d’engagements lui permettant de déployer des talents à des fins d’altruisme et de solidarité. (GT SNU)

En pratique, le SNU doit :
- Etre l’occasion pour une classe d’âge entière de rencontrer et de partager la vie de personnes du même âge que des trajectoires sociales individuelles ne permettraient sans doute pas de se côtoyer ;
- Permettre de confier à chaque jeune une responsabilité et de le reconnaître capable de l’exercer alors même que l’échec scolaire ou sociale a déjà pu frapper ;
- Assurer l’adhésion à un projet collectif et favoriser le lien social ;
- Préciser des choix d’orientation par la découverte de milieux professionnels.

Les objectifs annoncés du projet :
1. Permettre la cohésion sociale et nationale (mélange des sexes, des origines sociales et géographiques, des cultures, des mœurs) en faisant se rencontrer une génération à l ‘âge où elle acquiert les principaux repères qui vont structurer sa vie sociale ;
2. Prendre conscience des enjeux de la défense et de la sécurité nationale et déterminer le rôle que chacun peut y jouer ;
3. Affirmer les valeurs de solidarité pour provoquer une implication personnelle au service d’autrui et de la communauté nationale ;
4. Donner à chacun une fierté, le sentiment d’une utilité propre dans un rôle à jouer pour construire l’avenir.

On observera que ces objectifs sont présentés comme complémentaires au « parcours citoyen » qu’est devenu l’éducation civique scolaire, et qu’il est difficile de ne pas y discerner une forme de constat d’échec de l’Education nationale dans sa capacité à développer une forme de culture républicaine, tant sur le plan des valeurs de référence que sur le brassage des populations.

Le déroulement :
Le SNU se présente comme la fin du « parcours citoyen » proposé à l’école et au collège (programme d’EMC – enseignement moral et civique) dont le but est, rappelons-le, d’associer dans un même mouvement la formation du futur citoyen et la formation de sa raison critique, l’élève acquérant ainsi une conscience morale lui permettant de comprendre, de respecter et de partager les valeurs humanistes de solidarité, de respect et de responsabilité (source Eduscol).

Le SNU se déroulerait en 2 phases majeures :
1. Temps de cohésion et de projet collectif (obligatoire)
2. L’engagement volontaire

Le temps de cohésion et d’engagement est conçu comme un stage résidentiel d’au moins 12 jours sans retour au domicile, suivi immédiatement ou brièvement différé d’un temps d’action collective. Cette étape se déroulerait dans l’année suivant la 3ème, sur les congés scolaires (sauf vacances de Noël et mois d’août). Son contenu ressemble à une journée défense et citoyenneté étendue (bilan de santé, bilan de compétences simplifié, présentation des forces armées, cybersécurité…) émaillée de moments de cohésion (activités de groupe, sportives ou non). A l’issue les jeunes participeraient à une période de préparation à l’engagement (soit de type préparation militaire, soit à travers la réalisation d’un projet collectif par exemple dans le cadre scolaire ou des collectivités territoriales).

5 modules sont envisagés :
- Développement personnel (de la détection de l’illettrisme à des entretiens d’orientation professionnelle en passant par la mise à niveau informatique)
- Résilience (secourisme, mises en situation de groupe, effort physique…)
- Droits et devoirs dans la République (présentation du monde de la justice, sécurité routière…)
- Esprit de défense (risques et menaces, rencontre avec des unités militaires, opex)
- Préparer l’engagement (présentation de la phase 2 et thématiques d’engagement)

La participation à cette première phase serait sanctionnée par un titre, remis lors d’une cérémonie solennelle, qui pourrait être ultérieurement exigé pour passer le code ou accéder à certains examens.

Le temps d’engagement volontaire, ouvert de 18 à 25 ans, pourrait prendre 2 formes, l’une militaire (ou dans la sécurité publique), l’autre civile (inspirée du service civique actuel) sur des thématiques identifiées (aide à la personne, environnement, culture et mémoire, éducation). Des associations agrées seraient mises en réseau pour accueillir les appelés.

Durant l’ensemble des phases du SNU, le jeune appelé aurait qualité de « collaborateur occasionnel du service public », avec des conséquences précises en terme d’application du principe de laïcité (neutralité).

L’encadrement :
Le projet qui se dégage devra assurer l’accueil de 800 000 à 900 000 jeunes appelés, durant des périodes étalées sur une année scolaire, et notamment une quinzaine de jours en résidentiel.
A terme, la volonté est de voir l’encadrement des jeunes assuré par des personnes issues elles-mêmes du dispositif (une forme de « réservistes du service national ») ; d’ici-là, la question reste entière (militaires, pompiers, secouristes, réservistes… ?). Dans tous les cas, les armées assureraient la formation de ces cadres, au titre de son expérience et de ses méthodes reconnues de conduite de groupe, d’exercice de l’autorité, de gestion des conflits et des situations à risque. Cette formation conduirait à la délivrance d’un brevet de qualification reconnu par ailleurs.

Le déploiement envisagé
Un premier appel de jeunes pourrait avoir lieu dès 2019. Le GT SNU envisage toutefois un développement de 7 ans pour permettre la mise en œuvre totale du programme.

photo : The Mud Day, ASO

mardi 7 août 2018

Service national universel : devenir des adultes exemplaires

Qui s'opposerait à une initiative mobilisant les jeunes et les invitants à bâtir une société plus juste et plus fraternelle ? Cette ardente incitation à contribuer au bien commun ne devrait alors rencontrer que l'enthousiasme ! Et pourtant...

Il faut dire que le "Service national universel" qui se dessine selon le vœu du Président Macron ressemble bien peu à un tel programme. Court internat encadré par des militaires, il s'apparente à une expérience psychosociale qui consiste à contraindre des collectifs d'adolescents très divers à se rencontrer et à s'aimer, au nom de l'intérêt national.

Outre les intérêts des uns et des autres, les stratégies d'évitement, les possibles questions économiques ou logistiques, je vois encore au moins 3 questions majeures à propos desquelles je n'ai rien lu encore.

1/ Confier "l'éducation à l'engagement" aux armées françaises me paraît faire entrer la jeunesse dans "une logique de défense" qui renforce le sentiment de rapports sociaux fondés non pas sur la coopération mais sur l'opposition agresseur / agressé. Si le sage antique nous invitait "si vis pacem, para bellum", il me paraît (naïvement) impossible de construire une véritable culture de paix en actant la violence comme principe de vie sociale.

2/ Sans doute par égard envers les enseignants, le projet n'assume pas l'échec de l'école à "fabriquer des citoyens" et à rendre évidente la fraternité comme principe de vie sociale. Il faut dire qu'éduquer à la citoyenneté dans le système scolaire est une gageure : rien n'est moins démocratique que l'école, et que dire de la cour de récréation, creuset des violences sociales du monde adulte malgré tous les ABC ou autres programmes.

3/ Devenir citoyen c'est grandir, grandir c'est devenir adulte, au sens social, attiré par l'exemple de prédécesseurs qui agissent en personnes responsables. Le triste spectacle de notre société individualiste qui se choisit comme héros les menteurs et les tricheurs plutôt que les honnêtes citoyens permet-il de donner un tel horizon ? Tant que la fraude fiscale fera plus envie que la contribution aux financements des services publics, pourra-t-on convaincre de l'intérêt de vivre ensemble ?

Attention tout de même. Malgré ce dernier point, des jeunes s'engagent tous les jours, gratuitement, dans le monde associatif, syndical ou politique (bénévolat, service civique...). Pour ceux-là, l'association (sportive, culturelle, éducative...) offre un cadre pour une action qui permet l'épanouissement personnel, la construction de compétences mais aussi l’ouverture sur le monde. Toujours plus nombreux (aujourd'hui 21 % des 18-28 ans), ils expriment l'idéal de beaucoup d'entre eux : contribuer à transformer le monde pour le rendre un peu meilleur.

Le service national universel donnera-t-il à ceux qui n'osent pas s'engager le goût de l'intérêt général ? Dans la formule dessinée dans les médias par les échos de différents rapports j'en doute. Tout juste risque-t-elle de déclencher un mouvement d'opposition générale, qui donnera crédit à ceux qui n'ont pas confiance en la jeunesse de notre pays et la livrera en pâture à des groupuscules qui n'ont pour la République qu'une amitié procédurale et auront tôt fait d'en fouler aux pieds les valeurs que l'on aura prétendu restaurer.

Avant d'ouvrir une usine à gaz pour les autres, prenons nous-mêmes l'engagement solennel de devenir de meilleurs adultes, pour la justice sociale et la dignité humaine.

Si le sujet vous passionne, vous pouvez consulter notamment :
Les rapports officiels
- Rapport parlementaire http://www.assemblee-nationale.fr/15/pdf/rap-info/i0667.pdf 

Les prises de position des acteurs du secteur "animation" :

L'opinion d'un observateur de la Défense nationale, l'ancien colonel Michel Goya, pas tendre toutefois avec les colonies de vacances : https://lavoiedelepee.blogspot.com/2018/08/en-avant-doute-ou-comment-reinventer.html?m=1

L'émission "Le débat de midi" du 3 août dernier sur France Inter : https://www.franceinter.fr/emissions/le-debat-de-midi/le-debat-de-midi-03-aout-2018

Illustration : Deligne - La Croix janvier 2015

mardi 10 juillet 2018

Laïcité : se former, c'est mieux pour en parler !

Le 24 septembre débute la seconde session du MOOC "Les clés de la laïcité" que j'ai le plaisir d'animer parmi une belle équipe de spécialistes pour le CNFPT. Vous pouvez vous inscrire dès à présent pour suivre le cours et participer aux échanges (par ici). Si vous pensez que c'est inutile, testez-vous avec le questionnaire ci-dessous, et on en reparle !

mercredi 30 mai 2018

La laïcité fait-elle de l'Etat l'ennemi des religions ?

J’ai eu le plaisir, il y a quelques jours de faire un tour en Moselle, pays de Concordat, et à l’invitation d’une association de jeunesse catholique (lire ici). Vous savez mes repères, aussi me suis-je éloigné de la neutralité liée habituellement à mon cadre d’intervention, pour interroger mes propres discours à travers des arrière-pensées que j’ai prêté aux fidèles. Voici le conducteur de cette intervention, dont je me suis maintes fois éloigné…

La laïcité fait-elle de l’Etat l’ennemi des religions ?

Quelle drôle de question ! Ou plutôt ; comment ai-je pu me laisser convaincre de venir à Metz répondre à cette question, dans une plage horaire assez large pour être apostrophé, interpellé, voire contredit, sinon détesté. Et je me suis rappelé que, bien que juriste et aimant apporter des réponses aux questions que l’on me pose, le contexte de notre rencontre pouvait me permettre de répondre à la question-titre par une autre question. Sinon plusieurs.

Par conséquent, je me suis livré à un autre exercice, entre philosophie et sociologie, en me demandant pourquoi lorsque je bafouillais une liste de titres des plus classiques aux plus incongrus, c’est celui-ci qui retint l’attention des organisateurs. Je vais donc questionner la question : pourquoi peut-on se demander, dans la France aujourd’hui, si l’Etat est l’ennemi des religions ? Qui plus est dans un territoire concordataire, et dans un contexte catholique. Notez que, si vous êtes si nombreux ce soir, c’est que cette question est valablement posée.

Alors, qui sait, au risque d’énoncer quelques banalités ou de provoquer vos questions, en avant… honorons la gentille invitation de Frat’57, et tentons de répondre à la question-titre, avec ferveur et application.

mardi 10 avril 2018

L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle. A propos du discours d'Emmanuel Macron aux Bernardins

"L'Etat chez lui, l'Eglise chez elle !" Par ce trait d’Hugo, que souvent me rappelle un ami poète azuréen, nous pourrions semble-t-il nous joindre aux hauts cris de ceux qui contestent au Président Macron le droit de s’être adressé, hier soir, à une assemblée réunie par les évêques de France.

Mais en réalité l’Etat est partout chez lui, comme il le montre par ailleurs, hasard du calendrier, en envoyant la maréchaussée dégager Notre-Dame-des-Landes qui, malgré son nom, n’est pas une chapelle. Et s’il est partout chez lui, il semble possible qu’il s’adresse à quiconque lui donne la parole, si tant est qu’il ait besoin d’une autorisation de la prendre...

Je vais tenter avec vous de reprendre les choses une à une, en chaussant les bonnes lunettes, celles de la laïcité, « notre » laïcité, et ses 3 piliers constitutionnels qu’il faut sans cesse rappeler, pour faire taire les fantasmes des antis : la neutralité de l’Etat, la liberté de conscience, l’égalité de tous devant la loi. Tâchons maintenant de relire les événements du 9 avril et le discours d’Emmanuel Macron à travers elles.

1/ Que diable allait-il faire aux Bernardins ?

En se rendant rue de Poissy, le Président a répondu à l’invitation de la conférence des évêques, dans le cadre d’une soirée où celle-ci réunissait quelques représentants de ses différentes œuvres, sous les voûtes d’un lieu jadis confisqué par la Révolution, racheté et restauré par l’argent des fidèles. Il n’est pas allé dans le chœur d’une église, accomplir quelconque rite, ni s’agenouiller devant une autorité spirituelle.

En effet, la "conférence des évêques" n'est pas l'Eglise. Cette institution n’a pas d’existence hiérarchique au sein de l’Eglise catholique. Elle est un collège des évêques, au service de l’Eglise catholique en France, voué en quelque sorte à l’animation du réseau des diocèses à travers l’organisation d’instances de réflexion et une représentation institutionnelle et médiatique.

Depuis 2002 (Gouvernement Jospin !) il existe par ailleurs une instance officielle de dialogue entre l’Eglise catholique en France et l’Etat. Elle réunit le Premier Ministre, les ministres concernés, le Nonce apostolique (ambassadeur du Saint-Siège), le Président, les vice-présidents et le Secrétaire général de la conférence des évêques.

Enfin, la "Grande soirée aux Bernardins"… lieu donc singulier, à l’histoire troublante… De monastère spolié à caserne de pompiers, en passant par prison ou grenier à sel, il devient en 2008 un lieu de culture et d’éducation après avoir été racheté et restauré par le diocèse de Paris en 2001. Il est un lieu de rencontres, et se prêtait sans doute bien à l’organisation de cette réception, organisée par la conférence des évêques en présence de nombreux invités (« Trois à quatre cents » invités y seront conviés, parmi lesquels le président de la République, des responsables politiques, des universitaires, des chefs d’entreprise, des personnalités de la culture et des médias mais également des personnes en situation de précarité ou âgées, « avec ceux qui les accompagnent, pour témoigner d’un lien qui est essentiel » disait Mgr Aupetit à la presse)

Tout sauf une cérémonie religieuse ou un concile, comme on a pu le lire… organisé « par l’Eglise ». Plutôt l’équivalent d’un dîner que d’autres institutions ne manquent pas d’organiser régulièrement en présence des plus hauts responsables politiques. Sans qu’on s’offusque. Mais on le sait, s'en prendre à l'Eglise reste un sport national que la vieille dame souffre sans broncher.

2/ Une affaire de "lien(s)"

Dès les premiers mots du Président les commentateurs s'enflamment. Au point que dans le concert des notifications sur Twitter on a perdu le fil du propos. L'essentiel des reproches vont donc se concentrer sur cette première phrase. S'ils avaient entendu le reste... Alors, qu’a donc dit ce bougre de Jupiter pour déclencher telle avanie ? « Le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer. » 

A l’évidence, cette affirmation remet en cause la séparation de 1905 : le lien ne peut être abimé puisqu’il n’existe plus ! Mais au fait, de quel lien s’agit-il ? Un lien hiérarchique ? Assurément non. Un lien politique ? économique ? institutionnel ? Non plus. Certes, il dit : « J'entends les recommandations que formulent les instances catholiques, les associations catholiques, mais là encore, certains principes énoncés par l'Eglise sont confrontés à des réalités contradictoires et complexes qui traversent les catholiques eux-mêmes ; tous les jours, tous les jours les mêmes associations catholiques et les prêtres accompagnent des familles monoparentales, des familles divorcées, des familles homosexuelles, des familles recourant à l'avortement, à la fécondation in vitro, à la PMA , des familles confrontées à l'état végétatif d'un des leurs, des familles où l’un croit et l'autre non, apportant dans la famille la déchirure des choix spirituels et moraux, et cela je le sais, c'est votre quotidien aussi. » Mais il précise plus loin : « C’est pourquoi en écoutant l’Eglise sur ces sujets, nous ne haussons pas les épaules. Nous écoutons une voix qui tire sa force du réel et sa clarté d’une pensée où la raison dialogue avec une conception transcendante de l’homme. Nous l’écoutons avec intérêt, avec respect et même nous pouvons faire nôtres nombre de ses points. Mais cette voix de l’Eglise, nous savons au fond vous et moi qu’elle ne peut être injonctive. »

Ainsi, la loi du 9 décembre est-elle respectée dans la lettre et l’esprit. L'Eglise peut bien élever la voix, la République est un ordre public fondé sur l'expression de la volonté générale, pas sur des certitudes nées d'une croyance.

Mais au fil du discours, on peut se risquer à penser qu’Emmanuel Macron évoque un tout autre lien, sinon plusieurs… et ses propos méritent attention.

Un lien d’abord historique. De Jeanne d’Arc au colonel Beltrame, des pères fondateurs de l’Union européenne aux inventeurs du syndicalisme, des tranchées de 14 aux maquis de 40, Emmanuel Macron rend hommage non pas à l’Eglise, mais aux croyants catholiques qui par leur engagement ont participé à la construction du pays, de la Nation, de la République.
"Si les catholiques ont voulu servir et grandir la France, s’ils ont accepté de mourir, ce n’est pas seulement au nom d’idéaux humanistes. Ce n’est pas au nom seulement d’une morale judéo-chrétienne sécularisée. C’est aussi parce qu’ils étaient portés par leur foi en Dieu et par leur pratique religieuse."

Un lien social ensuite. Abordant pêle-mêle la bioéthique, la pauvreté et les migrants, en écho aux témoins qui ont pris la parole avant lui, Emmanuel Macron va direct au cœur des tensions qui existent dans l’Eglise de France et qui ont donné lieu à la description de deux courants, fraternitaire et identitaire, aux frontières finalement assez floues et malcommodes à saisir. Même si elles recoupent parfois l’ancienne distinction entre les cathos de gauche et les versaillais, les progressistes et les tradis. 
"Nous ne pouvons plus, dans le monde tel qu’il va, nous satisfaire d’un progrès économique ou scientifique qui ne s’interroge pas sur son impact sur l’humanité et sur le monde. Or il n’est pas possible d’avancer sur cette voie sans croiser le chemin du catholicisme, qui depuis des siècles creuse patiemment ce questionnement… C’est la conciliation du droit et de l’humanité que nous tentons."

Un lien spirituel enfin. A mon avis la partie la plus suspecte aux yeux de ceux qui défendent corps et âme, euh non, corps à corps, la religion comme une aliénation et refusent aux croyants le droit de croire et d'être heureux.
"La part catholique de la France, c’est cette part qui dans l’horizon séculier instille tout de même la question intranquille du salut, que chacun, qu’il croie ou ne croie pas, interprétera à sa manière, mais dont chacun pressent qu’elle met en jeu sa vie entière, le sens de cette vie, la portée qu’on lui donne et la trace qu’elle laissera... Chacun a sa manière de le nommer, de le transformer, de le porter mais c’est tout à la fois la question du sens et de l’absolu dans nos sociétés, que l’incertitude du salut apporte à toutes les vies même les plus résolument matérielles comme un tremblé au sens pictural du terme, est une évidence."

Sur la partie historique et sociale, nous retrouvons nos débats séculaires sur l'héritage chrétien de la civilisation, sur le mal causé par les religions et les prêtres... Je laisse ces discours aux infatigables contempteurs habituels. C'est idéologie contre idéologie. Et de la France Insoumise au PCD, chacun y est allé de la sienne depuis hier.

Mais gageons que le trait sur le lien spirituel est l'objet de l'entame. En effet, voici ce qui est abîmé : « L’horizon du salut a totalement disparu de l’ordinaire des sociétés contemporaines, mais c’est un tort et l’on voit à bien à des signes qu’il demeure enfoui. » Et, en citant Ricoeur, d’appeler à fixer pour les hommes un idéal, une espérance : « Ainsi, l’Eglise n’est pas à mes yeux cette instance que trop souvent on caricature en gardienne des bonnes mœurs. Elle est cette source d’incertitude qui parcourt toute vie, et qui fait du dialogue, de la question, de la quête, le cœur même du sens, même parmi ceux qui ne croient pas. »

S'il fallait le démontrer, les propos d'Emmanuel Macron ne s'adresse pas à l'Eglise en tant qu'institution, mais bien à l'assemblée des croyants dont les invités des Bernardins illustraient la diversité. Une diversité qui interroge sur ce que sont vraiment les catholiques en France, quand la Manif Pour Tous semblait permettre de les situer comme un groupe soudé de bourgeois homophobes. Et c'est sans doute l'aspect le plus délicat du propos du Président. Derrière une adresse qui un moment fustige ceux qui ont un temps flatté l'électorat catholique : ils ont ainsi "fait le lit d’une vision communautariste contredisant la diversité et la vitalité de l’Eglise de France, mais aussi l’aspiration du catholicisme à l’universel – comme son nom l’indique – au profit d’une réduction catégorielle assez médiocre." Cette posture a certainement facilité le jugement des cathos comme une minorité défendant des acquis contraires au sens de l'histoire. Si vous voulez bien, nous en reparlerons plus tard...

La transcription du discours est disponible sur www.elysee.fr

samedi 24 mars 2018

Tatouages, barbes et laïcité

Avec le "boom du tattoo" observé chez les jeunes (près de 25% des - de 35 ans s'avouent tatoués), la question du port d'un signe religieux sur la peau m'est souvent posée en formation. Qu'en serait-il alors pour le fonctionnaire, dont le tatouage religieux visible paraît peu compatible avec le principe de neutralité. Nous avons un embryon de réponse avec une récente instruction de la Direction général de la Police Nationale, même si elle ne vaut que pour les fonctionnaires concernés.

Quant au port de la barbe, et même s'il s'agit d'un cas d'espèce très particulier, une décision de la CAA de Versailles apporte des éléments de réflexion qui pourront être utiles.

Instruction de la Direction générale de la Police Nationale du 12 janvier 2018 relative au port des tatouages, barbes et moustaches, bijoux ou accessoires de mode par les personnels affectés dans les services de la police nationale (NOR: INTC1801913J).
On y apprend que "les tatouages, qu’ils soient permanents ou provisoires, ne sauraient être admis dès lors qu’ils constituent un signe manifeste d’appartenance à une organisation politique, syndicale, confessionnelle ou associative ou s’ils portent atteinte aux valeurs fondamentales de la Nation. Il en est de même s’agissant de tout élément, signe ou insigne ostentatoire de même nature qui serait porté par la personne. Les tatouages visibles du public, qui n’entrent pas dans la catégorie précédente, ne doivent pas dénaturer ou compromettre la relation du policier avec les usagers. Le cas échéant, ce tatouage sera masqué quelle que soit sa tenue, lorsque le policier est en contact avec le public ou lorsqu’il est en tenue d’uniforme. Par ailleurs, la coupe de cheveux, les moustaches ou la barbe doivent demeurer courtes, soignées et entretenues, sans fantaisie (…)." 

Cour administrative d’appel de Versailles 19 décembre 2017
Validation de la résiliation de la convention avec un stagiaire égyptien portant une barbe particulièrement imposante, accueilli par un centre hospitalier, ayant fait l’objet d’une mesure disciplinaire prise par le directeur de l’établissement public devant son refus de la tailler.

« Considérant que le port d’une barbe, même longue, ne saurait à lui seul constituer un signe d’appartenance religieuse en dehors d’éléments justifiant qu’il représente effectivement, dans les circonstances propres à l’espèce, la manifestation d’une revendication ou d’une appartenance religieuse ; qu’en l’espèce, la direction du centre hospitalier, après avoir indiqué à M. A...que sa barbe, très imposante, était perçue par les membres du personnel comme un signe d’appartenance religieuse et que l’environnement multiculturel de l’établissement rendait l’application des principes de neutralité et de laïcité du service public d’autant plus importante, lui a demandé de tailler sa barbe afin qu’elle ne soit plus de nature à manifester, de façon ostentatoire, une appartenance religieuse ; que les demandes formulées par le centre hospitalier auprès de M. A...étaient justifiées par la nécessité d’assurer, par l’ensemble du personnel, le respect de leurs obligations en matière de neutralité religieuse ; qu’en réponse à ces demandes, M. A...s’est borné à invoquer le respect de sa vie privée sans pour autant nier que son apparence physique était de nature à manifester ostensiblement un engagement religieux ; que, dans ces conditions, il doit être regardé comme ayant manqué à ses obligations au regard du respect de la laïcité et du principe de neutralité du service public, alors même que le port de sa barbe ne s’est accompagné d’aucun acte de prosélytisme ni d’observations des usagers du service ; qu’un tel manquement était de nature à justifier une mesure disciplinaire ; que, par suite, la sanction de résiliation de la convention qui lui a été infligée n’était pas disproportionnée mais légalement justifiée par les faits ainsi relevés à son encontre »