mardi 28 février 2012

Facebook : quel avenir pour l’amitié ?

Beaucoup de parents s'inquiètent devant la proportion prise par le virtuel dans les contacts de leurs adolescents. Dans le but de donner quelques repères, j'ai été contacté par un hebdomadaire catholique pour répondre à quelques questions. Cet entretien, initialement prévu pour être publié sur le site internet du journal, a été finalement rejeté.
Ma collègue et complice Roselyne (@RVanEecke sur Twitter) et moi-même, à l'origine des réponses, prenons la liberté d’en publier le contenu jugé imprudent et trop éloigné des options prises par les autres intervenants sur le dossier. Les questions sont de la rédaction, le titre (qui diffère de l'initial) est des rédacteurs. (nb : nous ne souhaitons pas porter atteinte au journal ni à sa ligne éditoriale en publiant notre travail).


1. « J’observe mes petits enfants et je me demande comment les jeunes peuvent échanger  vraiment lorsqu’ils se rencontrent, le portable toujours à la main pour répondre au dernier sms ou consulter les comptes Facebook  de leurs amis ? » Hélène 55 ans.

La technologie et les réseaux sociaux font partie de l’environnement immédiat des jeunes aujourd’hui. Ils n’ont pas la mémoire d’une période où les téléphones avaient un fil, et où le monde n’était pas relié par internet. Entre eux, il n’y a rien de choquant à interagir avec des amis via les réseaux alors qu’ils sont en présence d’autres personnes.
En fait, le mode de communication a changé. Il n’y a pas d’opposition virtuel / réel, ni de hiérarchie entre les liens qui se manifestent par de la présence ou du contact à distance. Pour les jeunes, quand on est présent avec une personne, on est aussi avec les autres. Difficile à accepter, mais il s’agit bien pour eux dans les deux cas de vraies relations, et donc de vrais échanges.
Le rôle des parents, et des adultes qui les entourent, est de leur faire (re)découvrir ce qu’un lien direct apporte en plus dans une relation : l’amitié rime avec la proximité. En parler avec les jeunes pour mieux se comprendre et pouvoir les accompagner dans leurs pratiques paraît indispensable. Cela signifie leur rappeler que la proximité doit toujours passer avant la relation virtuelle, et le démontrer par une vie de famille dans laquelle les relations sont justes et équilibrées.

2. « J’ai 400 amis sur Facebook ; je m’aperçois que j’en ai réellement choisi bien peu. Impossible de faire machine arrière ?». Adeline 18 ans.

Évacuons tout de suite le problème technique : Facebook permet de retirer des personnes de sa liste d’amis, voire de bloquer des comptes avec lesquels on ne souhaite plus être en relation. On peut donc ‘bannir’ des amis indésirables. La question est ailleurs.
Il faut se donner comme principe de base : on est d’abord « ami » avec des personnes que l’on connaît dans la vraie vie, « IRL » (in real life). C’est sans doute évident pour toi, qui es en lien sur le réseau avec tes camarades de classe ou tes cousins/cousines. Mais ça l’est moins pour les plus jeunes, qui vont jouer à la « course aux amis » pour tester leur popularité. Là il y a un vrai risque, et une dérive, illustrée actuellement par la médiatisation du « dedipix », ce jeu qui consiste à photographier une partie de son corps avec un prénom dessus pour entrer en relation avec d’autres.
Tu choisis qui sont tes amis dans la vie, en fonction de certains repères que tu te fixes, et notamment le niveau de confiance et d’intimité. Tu dois les appliquer à tes amis sur Facebook. Et puisque tu sais dans la réalité distinguer les meilleurs des autres, tu peux le faire aussi en ligne. Les « listes » permettent de classer, et surtout de cibler qui reçoit les informations que tu partages. La clé est de prendre le temps de sélectionner chaque personne pour qu’elles figurent, comme dans le réel, dans le cercle des proches ou des simples connaissances ou contacts. Et il est important de mettre régulièrement ces listes à jour.

3. « A la maison, tout le monde passe des heures à dialoguer avec la terre entière au détriment des relations familiales. Les enfants passent des heures sur internet à tchatcher, ils envoient des textos quand nous sommes à table, même mon mari consulte ses mails sur son téléphone portable le soir dans notre lit ! Parfois j’ai envie de jeter tous ces écrans par la fenêtre. » Florence 45 ans.

Pour les ados, les réseaux sociaux jouent le rôle que tenait le téléphone dans la génération de leurs parents. Avec deux avantages : on peut discuter à plusieurs au chaud à la maison; et comme c’est par écrit les petits frères ne peuvent épier la conversation de l’autre côté de la porte. En outre, l’arrivée de ces conversations sur les téléphones portables fait qu’à tout moment, parents et enfants sont sollicités par l’extérieur. Or vivre ensemble ne signifie pas seulement être au même endroit chacun derrière son écran.
Et si l’on instaurait des temps familiaux sans ces parasites extérieurs ? D’évidence on pourrait protéger les repas, mais au-delà c’est à chaque famille de choisir et de décider des moments concernés. D’un point de vue pratique, c’est dès le moment de l’achat du téléphone mobile et par exemple à chaque renouvellement, que son utilisation dans le cadre familial doit être clairement réglementée. Quelques pistes : éteindre tout écran pendant la nuit, ne pas venir à table avec son écran, … et tester pourquoi pas le dimanche sans téléphone. On pourra ainsi insister auprès des ados, comme auprès des adultes, sur le droit de ne pas être joignable en  permanence.

4. Beaucoup de gens se construisent une fausse image d’eux-mêmes sur les réseaux sociaux. N’y a-t-il pas un côté narcissique qui n’a rien à voir avec l’amitié, qui est de se montrer sous son vrai jour ?

Facebook n’est pas qu’un miroir, il est d’abord une confrontation au regard des autres : un réseau social, pas un journal intime, ni même un blog personnel. Il est dans la nature des jeunes de vouloir impressionner leurs copains, et donc de se mettre scène pour éprouver leur popularité, ou même susciter la jalousie. On trouve pêle-mêle des photos de bords de mer, de soirées, des shootings mode dans lesquels les filles aiment jouer les modèles avec des attitudes suggestives.

Mais, prolongement de la vie réelle, le réseau donne ainsi à leurs rapports quotidiens une ampleur qu’ils mesurent mal. Des propos ou des images, déjà dévastateurs au lycée, prennent ainsi une proportion inattendue, et grave, sur le net. Le harcèlement en ligne dont parlent parfois les médias n’est souvent que le prolongement d’une violence scolaire.

Quant à la sincérité globale de l'image des jeunes sur Facebook, ne savons-nous pas déjà qu’ils se comportent si différemment avec leurs amis qu’en famille ? De même que nous adultes ne montrons pas la même image de nous-mêmes au travail et à la maison. On peut tout de même faire confiance à leur vie de tous les jours pour les ramener sur terre. L’interaction entre pairs les oblige à rester raisonnables, de peur d’être vertement remis à leur place en ligne, et dans la cour.

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Marc Guidoni